Flirter avec les cieux
Les météores, situées dans le nord de la Grèce, sont constituées d’un ensemble de pitons rocheux atypiques. D’après la mythologie locale, ces roches furent envoyées du ciel sur la terre par la Providence (d’où leur nom de « météores ») pour permettre à des moines particulièrement pieux de se retirer pour prier. Ainsi, dès le XIe siècle, divers monastères ont été érigés au sommet de ces conglomérats rocheux. A son apogée, il y avait plus de 24 monastères dont l’accès et le ravitaillement se faisaient pour certains uniquement avec des treuils manuels. Aujourd’hui, il n’en reste plus que six encore habités qu’il est possible de visiter.
Au milieu des années 70, un groupe de grimpeurs professionnels allemands (dont Dietrich Hasse, Sepp Eichinger, et Heinz Lothar Stutte) commence à s’intéresse à ces majestueuses tours et ouvrent progressivement près de 400 voies en quinze années. Aujourd’hui, il y a plus de 600 voies ouvertes avec un style résolument « typé aventure » et sur un rocher atypique… Il s’agit d’une roche de conglomérat où l’on grimpe sur des galets incrustés dans les parois. Les premiers pas sur ce rocher sont assez troublants, car en voyant les trous laissés par les galets qui sont déjà tombés un certain doute s’instille insidieusement dans la tête « Est-ce que celui-là va me rester dans la main ??? ». En plus, il est fréquent de trouver le premier point de la voie à plus de 8 mètres et certaines longueurs de 40 mètres ne comportent que deux points qu’il ne faut pas manquer sous peine de finir en solo intégral. Bref, il faut apprivoiser le rocher avant de se lancer dans des itinéraires soutenus.




C’est donc dans cette logique que John, Hélène et moi-même commençons notre séjour par la voie « Le pilier de pluie à Doupiani » (150 m D+/5c). Cette voie est dite « équipée », mais très aérée. John part en tête. Je lui épargne le stress du clippage de la première dégaine en me portant volontaire. Puis, il grimpe toute la voie, malgré une prise cassée qui lui reste dans les mains dès la première longueur, oups…. Nous profitons de la vue depuis le sommet pour grignoter notre sandwich. Après cette mise en bouche, je propose de continuer avec la voie « Dickes Ende, sur l’arête Est de Doupiani » (150m TD/6a) afin de tester les friends et les coinceurs. Cette fois, je pars en tête, avec encore un premier point à presque 10 mètres dans un 5c. L’intérêt de cette voie repose sur deux longueurs en fissure à protéger dont les cotations varient entre 5c et 6a+ selon les topos… La vérité est sans doute au milieu. Ces deux longueurs étant en ascendance en diagonale, la grimpe pour Hélène et John n’est pas sans un brin d’émotion, car la zippette peut vous envoyer dans le vide. Mais nous arrivons au sommet sans encombre, malgré les bougonnements d’une grimpeuse qui trouve la voie trop dure et qui ne peut pas utiliser la meilleure prise de la dernière longueur car un scarabée y a élu domicile, « Saleté de nature, un coup de glyphosate pour nettoyer tout ça !». Au sommet, nous laissons un petit mot dans le livre d’or du sommet de Doupiani. C’est une coutume locale sur tous les sommets que je trouve très sympathique. Ainsi on peut partager son sentiment de l’escalade et voir ce que les autres grimpeurs en ont pensé. Voilà, cette première journée nous a permis de nous familiariser avec la grimpe locale. Nous finissons notre acclimatation par une petite bière au bar du centre-ville avant de retourner vers notre gîte un peu « moisi » (visiblement les photos sur Booking ne sont pas contractuelles ☹).
Pour le deuxième jour, je propose une voie de « repos » afin de nous préserver pour la grosse ascension à venir. La journée de voyage du samedi a été éprouvante (réveil à 2h00 pour prendre l’avion à 6h00 à lyon avec 4 heures de voiture pour rejoindre Kastraki depuis Athènes) et nous n’avons pas ménagé nos efforts lors de la grimpe de la veille. Nous allons donc vers la voie « Egg Dance sur The Grail » (130m TD 6a). John grimpe les deux premières longueurs (5c et 5c+) et même si je lui pose la première dégaine, la chute dans le reste de la première longueur est relativement « interdite » sous peine de passer à la râpe à fromage. Je reprends la tête pour grimper un splendide dièdre à équiper où Hélène et John passent comme des fleurs. La suite est un peu plus soutenue : une longueur en 6b qui passe en A0 mais avec un gros pas dans le vide. J’avoue avoir été impressionné lors du franchissement au-dessus du vide, alors imaginez quel a été le désarroi d’Hélène (bien plus petite que moi) quand elle réalise que son envergure lui permet à peine de faire le pas dans le vide ! Après un gros moment de stress, elle finit par passer et grimper le mur en 6b, mais je ne suis pas fier de l’avoir emmenée dans cette galère. La taille aidant, John s’en sort plus facilement dans ce passage délicat et enfin nous sommes au sommet du Grail. Nos émotions ne sont pas finies pour autant. Le premier relai de rappel est difficile d’accès (au-dessus du vide). Un vent soutenu m’oblige à descendre avec la corde sur le bras pour éviter qu’elle ne parte à l’horizontale. Hélène et John me rejoignent au deuxième relai, puis au moment de tirer la corde nous sentons une énorme tension qui nous oblige à sortir les machards pour rappeler la corde. Heureusement elle finit par venir… Je propose alors à John d’enchaîner sur le deuxième et dernier rappel, mais pas de chance, lors de sa descente John constate qu’un des brins de corde se retrouve coincé à une dizaine de mètres sur la gauche. Je suis obligé d’aller le secourir sur son rappel (une bonne révision pour moi), je le fais descendre sur le brin libre, puis il me faut beaucoup de ténacité pour enfin décoincer l’autre brin. Bref, cette journée de repos a été bien trop éprouvante moralement et physiquement pour envisager une course engagée le lendemain.




Le troisième jour, John préfère faire une pause. Suite à une blessure de l’hiver, il traine une douleur au pied qui l’oblige à se reposer. Je propose alors à Hélène la voie du « pilier Sud-Ouest sur Ambaria », une voie vraiment tranquille toute équipée et à deux pas de la ville. L’escalade est une vraie promenade où Hélène peut enfin se détendre et profiter (150m D-/5b). Nous prenons le temps de pique-niquer au sommet, de discuter de la vie et de faire de belles photos pour les copains. En fin de journée, nous retrouvons John pour un dîner en ville suivi d’une bonne glace.
Le quatrième jour, je nous sens prêts pour LA VOIE du séjour « le Pilier des rêves sur le Holy Spirit » (250m TD-/6a). C’est probablement le plus beau pilier de tous les météores. Il est immanquable depuis la vue des monastères où les touristes sont éberlués par les grimpeurs qui osent tenter l’ascension. Tout commence par deux longueurs en dalle dont la première en légère diagonale sur la gauche n’est pas rassurante pour les seconds, compte-tenu de la parcimonie des points de protection. La fissure à équiper (5c et 6a) est plus impressionnante que difficile, mais nous laissera sûrement un souvenir inoubliable. Mise à part un pas, le reste se grimpe sans trop de difficultés. Puis après une traversée sur grosses prises, nous rejoignons une autre fissure facile. Le reste est splendide avec deux magnifiques dalles de 40 et 35 mètres où chacun peut enfin se détendre et profiter du paysage sereinement. Enfin un dièdre en 5c avec un petit pas bien protégé nous permet d’atteindre le sommet de la voie. Nous pique-niquons en échangeant sur nos impressions. La vue des météores est incroyable. Nous avons eu beaucoup de chance avec la météo, pas un seul jour de pluie ! Avant de redescendre, nous passons au point le plus haut pour mettre un petit mot dans le livre d’or du sommet. Il faut profiter, car nous n’aurons pas la chance de revenir de sitôt. Le soir, nous fêtons notre succès avec un bonne bière dans Kalambaka.




Le cinquième jour, nous décidons d’aller visiter ces monastères qui ont fait partie notre paysage pendant toutes nos ascensions. Hélène et moi partons en en mode « trail » depuis le gîte jusqu’au grand monastère où nous retrouvons John qui est monté en voiture. Les monastères sont superbement entretenus, et les peintures religieuses sur les murs des chapelles tranchent beaucoup avec l’aspect austère de nos églises classiques. Pour finir la journée, Hélène et moi allons parcourir la via cordata du Grand Saint, où je perds un pari qui me coûte une limonade et un peu de crédibilité (il ne faut jamais parier !). Nous concluons notre passage dans ce lieu magique par un petit restaurant dans Kastraki (un petit village à deux minutes de Kalambaka).




Malheureusement, il est temps de repartir, mais nous profitons de notre dernier jour à Athènes pour visiter l’Acropole, le site touristique incontournable de la Grèce, et nous perdre dans la vieille ville pour chercher des baklavas.
Pour finir, une petite vidéo de ce stage: